Cahier de morale (1927)

Morale: notre dette envers la société

J’ai fait cette superbe découverte dans les poubelles, le cahier de morale de l’élève Bernadou, de sa première à sa troisième année en section industrielle à Béziers entre 1925 et 1927.

Une superbe découverte symboliquement lourde et malheureusement si représentative de notre époque. Je répète: UN CAHIER DE MORALE A LA POUBELLE!

80 pages de morale confrontant la philosophie sur tous les sujets. Et la morale, c’est quoi? C’est l’honnêteté, le respect, la liberté… Des mots qui demandent un long enseignement pour être compris.

La dette du citoyen envers la société (cahier de morale de 1927)En entendant parler des jeunes d’aujourd’hui, je constate leur déni de la société à laquelle ils appartiennent. J’ai retranscrit cette “leçon de morale” qui mérite, quasiment un siècle après avoir été écrite, d’être lue, voire comprise.
La citation de F. Bastiat m’a frappé par son actualité. En continuant sur ma lancée, j’ai trouvé un extrait du livre “Harmonies économiques” où l’auteur pousse la réflexion sur le geste social N° 1: l’échange.

Voici le texte:


Notre dette envers la société

L’Homme nait débiteur de l’association humaine; il doit sa nourriture, ses vêtements, sa maison, son langage, ses idées. Profitant du travail collectif de ses contemporains, il voit sa dette s’accroître incessamment.
Mais tous les hommes ne profitent pas également du travail de la collectivité: les uns trouvent dans le berceau l’affection, les soins, le nécessaire et même le superflu; les autres n’y trouvent même pas le nécessaire. La dette des premiers est grande; elle l’est d’autant plus qu’ils ont reçu une instruction plus étendue; en effet, plus on sait, plus on peut, et par conséquent, plus on doit.

PENSÉES – MAXIMES

Dans l’air que nous respirons, dans l’épique que nous broyons, un ancêtre est caché, est présent; toute cendre ici-bas, toute pierre roulée sur le chemin est la relique sacrée d’un travailleur qui nous a conquis de son sang et de son dévouement le véritable paradis, le loisir de l’intelligence. (E. Pelleran)

J’ose dire que dans une seule journée, l’homme consomme des choses qu’il ne pourrait produire lui-même en 10 siècles. (Bastiat)


La citation de F. Bastiat est intéressante. Elle date de 1850 et elle est toujours actuelle

Texte de Frédéric BASTIAT d’où est extraite la citation précédente

Dictionnaire universel théorique et pratique du commerce et de la navigation publié en 1859 par Guillaumin (Gilbert-Urbain, M.)

ÉCHANGE,DÉBOUCHÉS.

L’échange est l’objet et le but du commerce, le lien matériel des sociétés, comme la religion en est le lien moral. F. Bastiat, dans son beau livre des Harmonies économiques, a retracé d’une manière saisissante les avantages que l’échange procure à chacun des membres de la société.

« Prenons, dit-il, un homme appartenant à une classe modeste de la société, un menuisier de village, par exemple, et observons tous les services qu’il rend à la société et tous ceux qu’il en reçoit : nous ne tarderons pas à être frappés de l’énorme disproportion apparente.

« Cet homme passe sa journée à raboter des planches, à fabriquer des tables et des armoires; il se plaint de sa condition, et cependant que reçoit-il en réalité de cette société en échange de son travail ?

« D’abord tous les jours, en se levant, il s’habille, et il n’a personnellement fait aucune des nombreuses pièces de son vêlement. Or, pour que ces vêlements, tout simples qu’ils sont, soient à sa disposition, il faut qu’une énorme quantité de travail, d’industrie, de transports, d’inventions ingénieuses ait été accomplie. Il faut que des Américains aient produit du coton, des Indiens de l’indigo, des Français de la laine et du lin. des Brésiliens du cuir; que tous ces matériaux aient été transportés en villes diverses, qu’ils y aient été ouvrés, filés, tissés, teints, etc.

« Ensuite il déjeune. Pour que le pain qu’il mange lui arrive tous les matins, il faut que les terres aient été défrichées, closes, labourées, fumées, ensemencées; il faut que les récoltes aient été préservées avec soin du pillage; il faut qu’une certaine sécurité ait régné au milieu d’une innombrable multitude; il faut que le froment ait été récolté, broyé, pétri et préparé; il faut que le fer, l’acier, le bois, la pierre aient été converti» par le travail en instruments de travail; que certains hommes se soient emparés de la force des animaux, d’autres du poids d’une chute d’eau, etc.: toutes choses dont chacune prise isolément suppose une masse incalculable de travail mise en jeu, non-seulement dans l’espace, mais dans le temps.

« Cet homme ne passera pas sa journée sans employer un peu de sucre, un peu d’huile, sans se servir de quelques ustensiles.

« Il enverra son fils à l’école pour y recevoir une instruction qui, quoique bornée, n’en suppose pas moins des recherches, des études antérieures, des connaissances dont l’imagination est effrayée.

« Il sort : il trouve une rue pavée et éclairée. On lui conteste une propriété : il trouvera des avocats pour défendre ses droits, des juges pour l’y maintenir, des officiers de justice pour faire exécuter la sentence; toutes choses qui supposent encore des connaissances acquises, par conséquent des lumières et des moyens d’existence.

« Il va à l’église ; elle est un monument prodigieux, et le livre qu’il y porte est un monument peut-être plus prodigieux encore de l’intelligence humaine. On lui enseigne la morale, on éclaire son esprit, on élève son âme, et, pour que tout cela se fasse, il faut qu’un autre homme ait pu fréquenter les bibliothèques, les séminaires, puiser à toutes les sources de la tradition humaine, qu’il ait pu vivre sans s’occuper directement des besoins de son corps.

« Si notre artisan entreprend un voyage, il trouve que, pour lui épargner du temps et diminuer sa peine, d’autres hommes ont aplani, nivelé le sol, comblé des vallées, abaissé des montagnes, joint les rives des fleuves, amoindri tous les frottements, placé des véhicules à roues sur des blocs de grès ou des bandes de fer, dompté les chevaux ou la vapeur, etc.

« Il est impossible de ne pas être frappé de la disproportion véritablement incommensurable qui existe entre les satisfactions que cet homme puise dans la société et celles qu’il pourrait se donner s’il était réduit à ses propres forces. J’ose dire que dans une seule journée il consomme des choses qu’il ne pourrait produire lui-même dans dix siècles.»

Ce qui rend le phénomène plus étrange encore, c’est que tous les autres hommes sont dans le même cas que lui. Chacun de ceux qui composent la société a absorbé des millions de fois plus qu’il n’aurait pu produire, et cependant ils ne se sont rien dérobé mutuellement. El si l’on regarde les choses de près, on s’aperçoit que ce menuisier a payé en services tous les services qui lui ont été rendus. S’il tenait ses comptes avec une rigoureuse exactitude, on se convaincrait qu’il n’a rien reçu sans le payer au moyen de sa modeste industrie; que quiconque a été employé à son service, dans le temps ou dans l’espace, a reçu ou recevra sa rémunération.

« Il faut donc que le mécanisme social soit bien ingénieux, bien puissant, puisqu’il conduit à ce singulier résultat, que chaque homme, même celui que le sort a placé dans la condition la plus humble, a plus de satisfaction en un jour qu’il n’en pourrait produire en plusieurs siècles. »

Dans l’exemple qui précède, Bastiat nous montre comment chaque homme, si modeste que soit sa fonction, retire de la société, par l’échange des produits de son travail, une masse de jouissances et de services qu’il n’aurait pu se procurer lui-même, et les paye tous cependant à leur juste valeur avec les seuls fruits de son travail.

La morale de l’histoire

Ce petit cahier qui a traversé les âges a échappé à la “poubelle jaune”. Il  apparaît aujourd’hui sur la toile d’Internet et devient ainsi éternel. Alors, je le dis, non, la morale n’est pas morte!

Pour aller plus loin…

Un lien vers un article intéressant qui reprend ce texte de F. Bastiat en poussant plus loin la réflexion sur le principe social de l’échange.

De l’importance du subjectivisme en économie

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